Un Colovini au top
J'ai mis longtemps à essayer ce Doge, car je pensais qu'il s'agissait d'un pur jeu de bluff à mises cachées, comme son auteur Leo Colovini l'a fait avec Justinien ou Vabanque. Non pas que ces jeux soient mauvais, ils sont même très sympa, mais je n'avais pas trop envie de ce type de jeu à la fois léger (presque des party games) et super calculateur. Vabanque a beau être génial, c'est quand même une sacré gageure de placer en soirée une telle "prise de tête festive". Pour la fête de fin d'année des profs de maths?
Si Doge contient effectivement des mises cachées et donne sa chance au bluff, ce n'est pas vraiment le coeur du jeu, ce dernier tenant surtout dans un système de majorités mouvantes par décomptes successifs. J'avais lu des critiques qui parlaient de chaos, et c'est franchement c'est injustifié, car on peut vraiment réussir des plans diaboliques. L'impression de chaos ne peut correspondre qu'aux première parties où on se familiarise encore avec ces règles très particulières, originales et contre-intuitives, typiques de Colovini.
Chaque manche est composée de 7 décomptes (chaque quartier de Venise) dont chacun peut modifier un des suivants, sans compter qu'on essaie de construire le plus vite possible des palais dont les prix augmentent constamment (là encore les décomptes vont nous permettre d'y parvenir et parfois d'inverser la donne, avec une zone spéciale, la Quarantia, contenant beaucoup plus de pouvoirs modificateurs).
Depuis le temps que je me demandais ou diable Rudiger Dorn avait trouvé son inspiration pour ce jeu tellement original qu'est Louis XIV, j'ai enfin trouvé puisque Doge a été créé 5 ans avant, et le feeling d'ordre des décomptes avec majorités "glissantes" est vraiment très similaire. C'est d'ailleurs un principe vraiment délectable dans ces deux jeux, et je suis surpris qu'on ne l'utilise pas plus souvent.
Pour rentrer un poil dans le détail, sachez qu'en début de partie on utilise beaucoup des jetons supplémentaires mobiles gagnés à l'issue des victoires successives, qui sont thématiquement des conseillers. On les dispose pour tenter de gagner les décomptes suivants, contrôlant ainsi encore plus de conseillers, ce qui fait qu'on construit d'avantage de de maisons, qui elles-mêmes servent à payer les palais, et ces derniers peuvent déclencher la victoire... ouf! Mais par la suite, les palais seront plus chers et on évitera les conflits systématiques sur tous les quartiers: on renoncera de plus en plus souvent au contrôle du conseiller, ce qui nous permettra de déplacer des maisons, donc de les économiser -pratique ces maisons mobiles! Pour éviter les moqueries, je dis à présent à mes joueurs que ces petites maisons sont en fait des populations acquises à notre cause.
Un joueur malin va ainsi surfer habilement sur la vague des décomptes en alternant contrôle du conseiller et déplacement de populations. Au passage, attirer et distraire les forces ennemies sur un quartier où vous placez des jetons faibles (il y a même un zéro) ne fera pas de mal. Doge a comme ça quelque chose d'un peu Napoléonien, comme un wargame de dupes.
Bon, je ne suis pas sûr que Doge soit meilleur que Mafiozoo (vraiment un jeu dément) mais il est plus "pur": on sent qu'il était là avant. Les règles contre-intuitives s'avèrent finalement simples et surtout solides, ce qui a été de plus en plus rare chez Colovini après ses chef-d'oeuvres originels que sont Carolus Magnus / Cartagena/ Clans. On n'est donc pas ici dans une bizarrerie Colovinienne "intéressante" de type Go West, Submarine, Islas Canarias, Mauer Bauer... autant de jeux qui regorgent de bonnes idées mais dont l'assemblage relève vraiment du kamoulox. D'ailleurs, Doge est en réalité l'un des premiers jeux de Colovini: il date de 2000, en plein dans la période dorée des 3 chef d'oeuvres précités.
Chaque tour de Doge fait vraiment des noeuds dans la tête, qui bien sûr ne se dénoueront pas tous: on ne gagnera pas à tous les coups mais qu'est-ce que c'est bon! La partie a un déroulement intéressant, ce n'est pas vraiment répétitif malgré les phases mécaniquement immuables. Gardez un oeil attentif à votre réserve de maisons, qui est calculée au plus juste pour éviter le fouillis et vous forcer à les déplacer.
A noter que le matériel king size est vraiment beau, en particulier de grosses pièces en bois un énorme plan de Venise (plein de détails inutiles qui nous empêchent souvent d'avoir une bonne vision du jeu mais c'est classe).