La foire aux actions libres
Un cas amusant que ce Tiletum: on dirait que Tascini et Luciani ont pris deux partis très tranchés par rapport à tout ce qu'il avaient créé avant:
Il parait qu'on fait des jeux euro maronnasses à l'ancienne, eh bien on va VRAIMENT faire un jeu euro maronnasse à l'ancienne.
Il parait qu'on fait des jeux tendus et complexes (Marco Polo, Tzolk'in...) eh bien cette fois non, on va faire tout l'inverse, un jeu permissif et simple.
Voilà donc de la gestion de ressources ultra classique avec déclenchements d'actions par choix de dés et occupation de territoires, mais c'est une salade de points ultra généreuse qu'on nous propose: ça combotera dans tous les sens même si on n'est pas un génie de la compta.
Passons sur le thème et la carte moyenâgeuse, qui pourrait évoquer Orléans ou Hansa Teutonica: on sait très bien que dans ce type de jeu on ne fait jamais rien de précis à part accumuler des petits objets pour déclencher des combos plus tard, donc le thème on s'en fiche un peu.
Il y a-t-il alors ces petits twists géniaux, mécaniques tellement originales qui distinguent un nouveau jeu de gestion du lot existant? Eh bah non, pas vraiment! C'est plutôt un coktail ultra classique mais très réussi, et nous allons voir pourquoi.
Plutôt que de revenir sur ces choix de dés de différentes couleurs, dont les valeurs déterminent à la fois modalités d'actions et collectes de ressources (aspect qui rappelle beaucoup le Tekhenu de Tascini mais en moins bien, moins complexe, moins exitant...) je voudrais attirer l'attention sur ce qui est réellement brillant dans Tiletum, à savoir une accumulation très rapide d'actions supplémentaires utilisables librement et sans la moindre surcharge cognitive.
Il arrive souvent dans ces jeux qu'on gagne des actions supplémentaires (comme les châteaux de Bourgogne qui donnent justement leur nom au jeu) mais elles sont souvent rares et précieuses, à utiliser au moment crutial pour faire la différence. Ici non, pas du tout: elles arrivent de façon permanente, c'est carrément le jour des soldes pour les actions libres, qui peuvent être de vrais actions et pas de petits ajustement!
En effet, vous allez sans cesse gagner des jetons carrés que vous pourrer conserver sur votre plateau perso, avec une limite de 4. Certains sont juste des ressources ou PV, d'autres des pouvoirs one shot ou des actions de dé en plus, d'autres des défis plus ambitieux qui s'intègrent dans des puzzles plus complexes. Vous utiliserez donc ces jetons quand vous le désirerez: souvent immédiatement s'il s'agit simplement de ressources, plutôt au moment opportun si c'est un pouvoir ou une action de dé, mais aussi parfois au moment ou il devient possible de l'utiliser en dépensant certaines ressources.
Dans tous ces cas, l'utilisation de ces jetons ne compte pas comme un tour de jeu/prise de dé. C'est donc bien ce qu'on appelle communément une action "gratuite" (en tours) même si dans les faits elle est souvent payante (en ressources).
Ce principe d'accumulation d'action libres/gratuites dont vous devrez gérer l'enchaînement est assez classique, mais ici il fonctionne mieux que jamais, peut-être même mieux que dans n'importe quel autre jeu! L'entrepôt vous permet ainsi de planifier vos tours de façon très pédagogique et visuelle, et il faudra aussi se rappeller que d'autres actions libres sont disponibles, comme la très importante (et permissive) capacité de saisir un jeton cathédrale (il suffit d'avoir une colonne dans la ville et de dépenser quelques pierres).
Il y a donc assez peu d'originalité mécanique mais un alliage remarquable entre clarté limpide des règles et permissivité des actions, avec des tours qui peuvent donner l'impression de ne jamais de finir lorsqu'ils ont été bien préparés. Le fait que le thème n'ait aucun intérêt et que le plateau soit plus maronnasse que jamais ne fait que mettre en avant cette incroyable capacité du jeu à encourager la planification tout en restant permissif.
Cette option sympathique prise par Luciani et Tascini a pour avantage d'offrir énormément de choix tout en ne frustrant jamais les joueurs les moins calculateurs. En gros les perdants se "contenteront" de comboter comme des fous tandis que les gagnants vont accumuler les tours divins interminables. Tout le monde est content, quoi... exit les fins de partie/manche minables à la Tzolk'in / Châteaux de Bourgogne pour ceux qui n'ont pas bien fait leurs devoirs. Exite les crises de nerf de Marco Polo lorsqu'on se rend compte qu'il manque un chameau pour réaliser notre tour si rentable. Bien sûr, on perd parfois une option car elle a été prise par un joueur avant (un dé, un emplacement sur la carte, une tuile bonus) mais c'est de bonne guerre lorsqu'on ne cherche pas un "multijoueur solitaire".
Cette gratification presque "candycrushienne" prend ainsi le contrepied total de la plupart de jeux de ces deux auteurs, ce qui prouve qu'ils ne sont pas bloqués sur un rythme unique, cette tension italienne qu'on leur connaît bien -Tascini avait déjà donné un indice de ce pas de côté en assouplissant les règles de Marco Polo à la fois dans son extension et dans sa suite, le tout étant d'ailleurs réédité ces jours-cis.
Comme dans les Châteaux (un jeu qui décidément ressemble beaucoup à Tiletum, le premier joueur pourra souvent prendre une option incroyablement rentable, d'où l'intérêt d'avancer sur la piste du roi pour passer devant dans l'ordre du tour. Il est cependant arrivé que le premier joueur du premier tour (choisi au hasard donc) prenne ainsi une avance qu'il n'a jamais perdu jusqu'à gagner la partie, ce qui me fait me demander si l'équilibrage du début n'est pas un peu juste dans certains cas, certaines combinaisons étant vraiment fortes (souvent grâce à l'action joker qui a un grosse chance de comboter avec la tuile bonus).
En conclusion, malgré son apparence repoussante (plateau grisâtre, absence de thème, salade de point qui aurait pu virer au kamoulox total du style Château Chiant) Tiletum s'avère vraiment sympathique, facile à sortir, extrêmement convivial pour tout type de joueur, et surtout son rythme ne ressemble (à ma connaissance) à aucun autre jeu de ces auteurs si prolifiques. Comme pour les meilleurs jeux à l'ancienne, vous allez lire la règle une fois puis vous n'aurez guère besoin d'y retourner (à part pour vérifier des bonus), ce qui prouve à mes yeux la grande élégance de Tiletum: on y joue comme dans un rêve, sans la moindre exception ennuyeuse ou contrainte peu intuitive.