Une pépite
Ce n'est pas parce qu'on fait des phrases compliquées que l'on écrit de bons livres. Et ce n'est pas parce que l'on fait des jeux simples qu'ils ne sont pas excellents.
J'aime les gros jeux compliqués (Barrage, Project Gaia, Maracaibo, etc.), j'aime les jeux intermédiaires (7 wonders, Res Arcana, Bruxelles 1897, ...), les jeux familiaux (Las Vegas, Dixit, When I dream) les jeux narratifs, coop, etc. En bref, j'aime toutes les gammes de jeux (sauf ameritrash), et chaque gamme correspond à son moment, le temps que l'on peut y consacrer, sa complexité et son envie à cet instant, et aux personnes qui nous rejoignent autour de la table.
Nidavellir navigue entre la catégorie intermédiaire (durée courte, règles simples) et familiale (durée vraiment courte - 30 minutes à 1 heure, règles vraiment simples compréhensibles pour un enfant de 7 ans).
Et ce jeu prouve avec brio que l'intérêt d'un jeu n'est pas lié à sa complexité. Parce que Nidavellir est génial, addictif, car avant tout, il est très astucieux, très malin.
Le principe est simple : à 3 joueurs, 2 fois 4 tours, donc 8 tours. A 4 et 5 joueurs 2 fois 3 tours, donc 6 tours, et le tout en simultané : cela va très vite. A chaque tour, on réalise des enchères simultanées sur 3 tavernes pour embaucher des nain.e.ss.e.s (je vais arrêter avec l'écriture inclusive, mon poil se hérisse et mes molaires grincent.).
On choisit ensuite pour chaque taverne la carte nain dans l'ordre décroissant des enchères. C'est très simple. Et c'est très bon, car tout le monde est servi, tout le monde gagne une carte à chaque tour, et en cela le jeu élimine toute frustration.
Chaque joueur va obtenir entre 18 et 24 cartes au cours d'une partie en fonction du nombre de joueurs.
Chaque carte a une couleur, et un nombre d'encoche (grade). Chaque couleur donne à celui qui a le plus grand nombre de grades un avantage à mi-course (après 4 tours à 3, après 3 tours à plus, il faut suivre) sur la deuxième moitié de la partie. Il y a donc une course sur la première moitié du jeu, puis un scoring en fin de partie.
Chaque couleur score différemment : il y a les bleus, une somme directe, il y a les rouges, une somme directe plus la pièce d'enchère la plus haute si on est majoritaire, il y a les verts, le carré du nombre d'encoches, il y a... je ne vais pas tout détailler, mais je me suis dit à la lecture des règles, "mon Dieu comment je vais retenir tout cela", et c'est en fait simplissime et assimilé dès la première partie.
On aura donc intérêt à se spécialiser dans quelques couleurs, sauf que, le jeu est vraiment malin, on gagne des héros si on complète des lignes de couleurs. Et ces héros peuvent donner un sacré avantage, soit en changeant les règles, soit en donnant des points. C'est donc la première astuce vraiment sympa.
Mais l'astuce principale vient du coin crafting / building / amélioration des pièces. Tous les joueurs démarrent la partie avec 5 pièces de mêmes valeurs basses (0, 2, 3, 4, 5)
On mise 3 pièces sur les 3 tavernes à chaque tour. Quand on mise son zéro, on s'assure quasiment de choisir sa carte en dernier, MAIS on améliore une des 2 pièces que l'on n'a pas misées : on échange la pièce la plus haute contre une pièce égale à la somme des 2 pièces restantes. Alors dis comme cela en français, cela paraît très compliqué, mais c'est en fait très simple : si j'ai misé sur les tavernes les 0, 2, 3, et qu'il me reste en réserve les pièces 5 et 4, j'échange le 5 contre un 9 (5+4). Et l'astuce sur l'astuce, c'est qu'à la fin de la partie, en plus de gagner des points sur les couleurs, on gagne un nombre de points égal à la somme de toutes mes pièces : quand je crafte mon 5 en 9, que je coin (à prononcer "coillene"), je gagne 4 PVs en plus d'améliorer ma capacité d'enchères. C'est génial, c'est simple, je dirais : c'est génial dans sa simplicité.
Le jeu est rapide, dynamique, addictif, très interactif : on surveille les couleurs des autres, les pièces les hautes des autres. On joue pour améliorer son score, mais également pour contrer. C'est simple, et diabolique. L'équilibre est parfait : le nombre de couleurs et leur façon de scorer, le nombre de tours, le nombre de cartes de chaque type. Les règles sont simples mais le jeu s'avère varié et profond, assez stratégique, avec une rejouabilité excellente : c'est une mécanique de haute précision. Le jeu est très bon à 3, 4, et 5 joueurs. Enfin, et je n'ai pas encore testé Thingveillir, le jeu se prête aux extensions : plus de héros, de nouveaux types de nains, peut-être des objectifs comme à Race for the Galaxy, etc.
Le jeu est souvent comparé à 7 Wonders : j'imagine que c'est parce que l'on joue en simultané, les parties durent 45 minutes et il ne faut pas laisser un joueur seul sur le vert.
Personnellement je trouve qu'il se rapproche beaucoup plus de Râ : jeu d'enchères, où la valeur totale des tuiles / pièces est valorisée dans le score final ; chaque type de tuiles / couleur de nains score de manière différente à la fin.
La comparaison s'arrête là : Nidavellir se démarque suffisamment pour procurer un plaisir unique, et peut totalement coexister au côté de 7 wonders et Râ dans sa ludothèque idéale. Pour moi c'est une des pépites de ces dernières années.