Encore plus perfides qu’Albion, les Helvètes
Type de jeu : Où l’on apprend que tous les malheurs de l’Europe viennent de la Suisse. Et moi qui pensais que les fiers Helvètes n’étaient que de braves gens élevant des vaches mauves et du fromage avec des trous dedans et observant des marmottes qui mettent le chocolat dans le papier aluminium.
Nombre de parties jouées : >10
Avis compendieux : Ah ben alors là, les amis (et les ennemis aussi, je vais pas être chien), voilà du jeu. Bon, il vaut mieux éviter les parties à six d’emblée avec des débutants, parce que dans cette configuration, on peut rapidement se retrouver sans nation sous son contrôle, ce qui n’est pas forcément gênant en soi, mais qui est une situation plus délicate à gérer et qui requiert une connaissance minimale du jeu et très troublante pour un débutant. Mais sinon, et bien que j’ai du mal personnellement à savoir sur quel cheval miser, c’est assurément un jeu riche et original à plus d’un titre : la fameuse roue (reprise d’Antike mais la mécanique est suffisamment récente pour qu’on puisse encore la qualifier d’originale), le fait de ne pas contrôler toujours la même nation, le mélange furieusement bien réussi entre le côté guerre/conquête et le côté gestion/investissements. La règle consistant à prendre en début de partie les dotations proposées est sans doute à utiliser pour débuter avec ce jeu afin de bien comprendre les règles, mais il sera rapidement utile de s’en affranchir. Par contre, il semblerait que la variante où tout le monde peut investir lors d’une phase investor soit moins intéressante.
Pour répondre à une question souvent posée, ce jeu est résolument différent d’Antike malgré la présence commune du système de la roue.
Clarté des règles (5) : Bon, j’avais cru que pour voir qui avait le contrôle d’un gouvernement, il fallait faire la somme des gros chiffres (1 à 8) alors qu’en fait pas du tout, il faut faire la somme des sommes (ben oui, la somme des sommes) investies. Mais c’est parce que je suis un boulet, ça. Sinon, les règles sont claires et faciles à expliquer.
Qualité du matériel (2) : Vous allez rire (enfin non, peut-être pas, d’ailleurs c’est vraiment une façon de parler parce que ce qui suit n’est pas des plus désopilants), je mets 2 mais pourtant ce qui m’a d’abord attiré dans ce jeu est son apparence. Faut dire aussi qu’un plateau avec des pays et des trucs à pousser et tripoter partout, ça m’attire d’emblée. Et puis lorsque j’ai eu le jeu, j’ai été plutôt déçu par l’esthétique plutôt douteuse à mon sens : les couleurs criardes qui n’ont pas la sobriété efficace de celles d’Antike m’ont fait d’abord craindre un manque de lisibilité mais il n’en est rien, bien au contraire. Reste qu’elles sont criardes. Et ça fait mal aux oreilles. Ensuite, les marqueurs de nations sont beaucoup trop gros, et ça a tendance à se bousculer sur la roue, se pousser des épaules, à tel point que parfois on doute de la position d’un pion. Des pions de même dimension que ceux d’Antike eussent parfaitement fait l’affaire. Ensuite, les bateaux, particulièrement laids et encombrants (contrairement aux canons qui eux rappellent immanquablement des sifflets et qui ont tendance à se mettre dans des positions improbables et fort peu convenable pour des canons dignes de ce nom) ont eux aussi tendance à sortir tout seuls des ports, à changer de zone de mer suite à des mouvements maladroits de doigts grassouillets. Les différents joueurs britanniques auront à veiller à ce que les bateaux de cette nation restent bien à leur place. Sinon, mis à part ces petits désagréments qui eussent été facile à éviter (bateaux plus petits et pions idem), le matériel est fort pratique.
Reflet du thème (5) : Ben vous allez rire là aussi (c’est toujours une façon de parler, ne vous sentez pas forcés de vous exposer à une crise d’asthme sous prétexte de me faire plaisir), mais le reflet du thème est bluffant. Bon, bien sûr, je n’ai jamais été un investisseur suisse à l’époque de l’Europe coloniale et je ne suis pas non plus un historien de cette époque (ni un historien tout court du reste). Bien sûr aussi, nous n’avons pas affaire là à un jeu qui reproduit fidèlement les événements de l’époque ou qui s’inscrit dans un cadre historique bien délinéé, où des événements viennent nous rappeler que l’Histoire avec un grand H a existé, mais plutôt à une sorte de modèle, représentation simplifiée de la réalité, qui permet d’observer de façon schématique la lutte entre grandes nations, telle qu’elle aurait pu être, où transparaît nettement le cynisme de dirigeants qui manœuvrent les nations qu’ils contrôlent plus pour servir leurs intérêts propres que pour le bien de leur peuple. Bon, ce n’est pas non plus à proprement parler un jeu politique ou engagé, hein, mais il permet de se glisser avec ravissement dans la peau d’un de ces investisseurs assez peu scrupuleux et d’observer les choses de leur point de vue (dans la mesure de cette modélisation bien entendu), ce qui ne peut pas faire de mal (faut les comprendre aussi, ces pauvres investisseurs, c’est pas si facile de s’enrichir, ça donne des soucis) pour relativiser des choses, tout comme dans Müll & Money on prenait le point de vue du patron d’entreprise qui cherche à ne pas polluer moins par conviction écologistes que parce que des mesures coercitives existent (dans le jeu en tout cas). Bref, bonne immersion thématique.
Avis comportant ratiocinations et autres superfétations :
Les choix cruciaux et cornéliens à ce jeu résident principalement dans les investissements, sachant qu’on ne pourra pas investir tout le temps (il faut donc, lorsqu’on en a l’occasion, le faire à bon escient), et qu’on ne pourra pas investir partout : les petites obligations partant assez souvent vite, on peut voir une nation monter en points de prestige sans pouvoir prendre le train en route. A ce moment-là, il faut soit économiser dans ses chaussettes pour pouvoir un jour investir massivement et onéreusement sur cette nation, soit utiliser celle(s) que l’on contrôle pour mettre un frein au développement d’icelle. Il vaut mieux ne pas trop investir dans une même nation, car les autres joueurs renonceront à y investir à leur tour et du coup ils ne vont pas chercher à faire progresser celle-ci, voire au contraire à lui nuire. La question sera de savoir si on fait de petits investissements qui rapporteront potentiellement beaucoup (si leurs gouvernants s’arrêtent sur Investor), ou garder ses sous pour pouvoir investir sur les nations dont on est sûr qu’elles rapporteront des points à la fin. Le mieux est sans doute entre les deux, mais je peux pas trop vous dire, je perds souvent. Attirer les capitaux des autres dans la ou les nations où on a le plus investi est dangereux parce que d’autres récolteront des points sur ces nations, parce qu’ils risquent d’en prendre le contrôle à un moment crucial, mais est nécessaire parce qu’une nation trop pauvre ne pourra pas aller loin ; et puis il faut des sous dans les caisses de l’état pour pouvoir en récupérer quand on s’arrête sur Investor. Le plus plaisant à ce jeu est quand même de pouvoir récupérer une nation qui vient de se développer juste avant la phase de Taxation. Ce n’est pas facile à faire du tout, il faut recevoir la carte Investor à temps et on ne décide pas toujours du moment où elle arrive, même si on peut plus ou moins prévoir, avoir l’argent nécessaire, etc. Mais quand on arrive à le faire, ah ah ah, paf, je récolte tous les sous, et en début de partie, ça peut être très important, les sous qu’on récolte lors de la Taxation.
Pour ceux qui se demandent que choisir entre Antike et Imperial, j’aurai tendance à dire les deux, car ce sont des jeux nettement différents : le premier est un jeu de développement de sa nation avec une bonne pointe de conquête, celui-ci, même avec son aspect conquête et développement important, est en fait essentiellement un jeu de mise, d’investissement (comme le Monopoly, oui, si vous voulez, madame). Bon, voilà, le mieux est d’essayer pour s’en convaincre, vous verrez.