Souk et bazar, c'est kif-kif... chameau !
Six mois qu’Yspahan est entré dans ma ludothèque. Six mois que j’essaie de me forger un avis définitif. Au forceps. D’ordinaire, mes impression me sont plus faciles à synthétiser. Passée la phase de découverte, elles poursuivent un processus de maturation où finit par s’affirmer une tendance continue. Orientée selon les cas vers une confirmation, ou à l'inverse un infléchissement. Quand ce n’est pas un complet retournement du sentiment premier. Avec Yspahan les choses se passent autrement. Je suis versatile. Je suis pris dans une sorte de mouvement oscillatoire qui me ramène périodiquement à des jugements moins flatteurs que ceux de la veille et plus sévères que ceux du lendemain. Une météo capricieuse d’humeurs cyclothymiques. Et le jeu - vous devez éprouver ça aussi - me semble toujours meilleur les jours où je gagne. Pardi !
La lecture en ligne des règles, au départ, et ce qu’elles laissaient deviner, ne m’avait guère enthousiasmé. Encore un jeu, m’étais-je fait la réflexion, façon San Marco, avec plein de petits cubes à poser de-ci de-là, où le système de répartition des actions a pour lui d’être moins remue-méninges. Encore un jeu de majorité dont le concept a été manifestement déguisé en cours de développement - de manière fort habile - en un remplissage des quartiers qui n’est pas sans rappeler celui des bateaux dans Puerto. Encore un jeu avec des bâtiments, aïe ! … impression de déjà-vu.
J’ai pourtant acheté le jeu. Pour une raison totalement privée et anecdotique qui ne nous avance guère mais que je vous livre néanmoins. J’ai avec l’Iran le pays où se situe Ispahan – je dis ça à l’adresse de Stéphan qui semble penser que c’est en Arabie – des liens familiaux qui me prédisposent naturellement à m’intéresser à tout ce qui concerne cette contrée. Surtout s’il est question d’Ispahan, joyau architectural surnommée à raison nesf-é-jahan, la moitié du monde. Le jeu se serait appelé Oklahoma, je serais probablement passé à coté. Je n’ai pas d’oncle d’Amérique, hélas !
Je me souviens, notre toute première partie avait commencé sous d’heureux auspices. Le matériel tout d’abord avait produit le meilleur effet autour de la table avec son graphisme très réussi, la douceur des tons et ces chameaux tout croquignolets comme un échos aux miniatures persanes. Et puis la tour.
Comment pourrait-on ne pas la mentionner, elle qui constitue indéniablement la véritable attraction d’Yspahan, une dice tower un rien excentrique qui préfère l’horizontale à la station debout - comme on la comprend ! - et où les dés ne pénètrent qu’après avoir roulé à l’extérieur ! Mais Dieu que cela est bien trouvé et comme elle nous repose cette tour en comparaison du campanile de San Marco! Et combien elle nous rend le jeu dynamique et fun à la fois! Bien sûr, je n’ignore rien de la dispute qui a cours à son sujet sur la part d’aléatoire et patin coufin … Vieille querelle! D’un mot, je dirai que les dés ne me dérangent pas. Je les trouve même salutaires pour donner de temps à autre un petit coup de pouce à ceux dont les chances ne pèsent pas lourds normalement face aux cadors du jeu de société. Je veux parler des enfants ou des joueurs occasionnels. Les dés sont de ce point de vue un facteur important de mixité autour d’une table. Une condition du vivre ensemble. Dérogeant au quant à soi des hards gamers et le dérangeant.
Non, ce qui a salopé cette première partie comme bien d’autres par la suite ce n’est pas dédé, bouc émissaire tout désigné, mais l’importance du placement à la table de jeu et l’ordre immuable du tour. On a souvent fait remarquer combien le jeu était tactique et combien le choix d’un groupe de dés devait intégrer à la fois le bénéfice personnel et la privation pour autrui. Imaginons qu’un joueur moins conscient de cette nécessaire lecture soit à la table - situation qui ne manque pas de se produire étant donné le caractère familial d’Yspahan - celui qui joue immédiatement après lui profite alors d’une mise à disposition de tirages plus favorable. Le cumul sur une partie finit par agacer surtout quand à l’issue de la troisième semaine on se retrouve au coude à coude et que la décision finale se joue entièrement là-dessus. On pourrait appeler ça le Shah-maker.
La seconde faiblesse du jeu, rien de méchant je vous rassure (en fait cela ne gênera probablement que moi) vient du traitement thématique que je trouve mal documenté. D’abord, employer le terme souk, mot arabe, dans un contexte culturel d’expression indo-européenne ça me gène un poil d’autant que ce terme est étranger au lexique du persan où le marché de tout temps a été désigné par le mot bazar. Du coup avoir réservé celui-ci pour nommer un bâtiment est un pur contre sens. D'une manière générale, les bâtiments retenus posent problème. L’enclos en premier. Où a-t-on vu que les chameaux étaient gardés dans des enclos ? C’est une représentation extérieure au monde nomade, auquel appartiennent les éleveurs de chameaux, une vision de sédentaire. J’aurai préféré voir figurer dans le jeu la tente du chamelier : la kheymé.
Le hammam. Si le bâtiment existe bien en tant qu’édifice urbain on voit mal en revanche la relation qu’il peut entretenir avec le déplacement de l’intendant. Il aurait été plus judicieux de retenir la maison de thé, le tchaykhané, l’endroit par excellence où autour d’une pipe à eau les bazaris aiment à se retrouver pour discuter de leurs affaires et flatter l’intendant et les inspecteurs des marchés.
Le bazar je l’ai dit est mal choisi. Vu le bonus en point qu’il procure on aurait pu penser aux fontaines publiques nombreuses dans le dédale des marchés que les commerçants finançaient comme des œuvres de bienfaisance et à des fins de prestige.
Le palan. Appareillage qui rend compte imparfaitement de l’activité des hommes, de la débauche d’énergie physique que déploient les centaines de portefaix, enfants pour la plupart, qui distribuent aux quatre coins du bazar leur cargaison. La charrette à bras aurait davantage honoré leur travail, à mon avis.
Voilà pour mes griefs.
Je note le jeu d’un petit 4 mais remarquez bien que c’est parce que j’ai gagné hier soir.
Je finis sur un petit proverbe persan, authentique, tout à fait de circonstance :
Celui à qui la malchance tient compagnie sera mordu par les chiens, même s’il est monté sur un chameau.