Un parfum de Kramer?
Un parfum old school plane sur ce jeu de construction. Il évoque par exemple certains vieux Kramer ou Stefan Feld, pas forcément dans des mécanismes précis (qui de toute façon se renouvelaient énormément d'un jeu à l'autre) mais dans un certain esprit bac à sable gratifiant, intuitif, accessible et très interactif.
Je suis d'ailleurs sûr que plein de joueurs "modernes" (comprenez calculateurs et habitués à la tension) vont détester ce jeu, qui va complètement à l'encontre de ce qui se fait en ce moment dans le domaine un peu complexe. On est très loin de Pfister! J'ai d'ailleurs été très amusé d'y jouer juste après une partie de Merv de Fabio Lupiano, un jeu très bon mais incroyablement frustrant, typique de cette vague "moderne". Merv a bien lui aussi un plateau de ville géométrique et lorgne également vers une forte interaction et compétition pour les bonnes places, mais il s'avère complètement opposé dans sa façon de jouer. Dans Merv, si on ne combine pas très bien ses actions et son moteur, on fera du sur-place, presque comme si on ne jouait pas -il partage cela avec un autre jeu de Lupiano, Zapotec.
A l'inverse, dans Barcelona chaque action permet systématiquement de faire plein de choses à la suite et de gagner énormément de points, tellement que c'en est presque comique... voir ainsi les jetons de score s'envoler très vite et faire bientôt leur premier tour de plateau. Pourquoi? Parce ce que ce n'est pas l'essentiel: tout va se jouer pendant certains tours-clés ou il faudra tenter d'empêcher d'autres joueurs d'accéder à des opportunités qui risquent de plier la partie. Tout l'inverse d'un solo multijoueur donc!
Les règles, exactement comme les vieux Kramer et Kiesling, ressemblent à celles d'un jeu familial qui aurait décidé de devenir grand, c'est à dire qu'il y a des tas d'actions possibles au lieu des 2 ou 3 maximum qu'on trouve dans un familial classique. A part ce grand panel, tout est extrêmement simple, baignant d'ailleurs dans une ambiance enfantine confortée par ces couleurs vives et des dessins naïfs, ce qui au passage donne une iconographie absolument limpide -quelle satisfaction après avoir passé des nuits entières à se battre contre les icônes abscons de Skymines!
Donc voilà ce qui se passe: à chaque tout, vous piochez deux citoyens et les empilez sur un croisement de la ville. Faites les 2 ou 3 actions qui correspondants aux bords du quadrillage des rues (il y a une rue diagonale au milieu qui en donne une 3ème) puis construisez un immeuble grace aux citoyens posés (qui peuvent l'avoir été aux tours précédents). Les citoyens utilisés pour construire sont ensuite placés sur une piste de score qui parfois provoque des décomptes.
A côté de cela, vous collectionnez en permanence des bonus variés, ce qui fait ressemble le jeu à un énorme gâteau, mais je ne vais pas revenir sur cet aspect de récompenses permanentes, qui plaira à certains et pas à d'autres. J'avoue que je suis pas forcément fan de cette dynamique mais ici c'est vraiment fun car très bien thématisé: on a vraiment l'impression de toujours faire quelque chose de concret, pas une action n'est un bullshit qui cacherait juste un mécanisme nécessaire pour équilibrer le scoring.
Parmi les diverses mécaniques qui se rajoutent ensuite, celle du tramway est la plus complexe, comme un mini jeu dans le jeu, mais elle reste bien dans cet esprit naïf, enfantin et très bien thématisé qui baigne l'ensemble.
Barcelona est une sorte de jeu revival (hommage à Kramer?) qui est paradoxalement original et complètement atypique dans le contexte actuel. J'aurais vraiment du mal à le qualifier de jeu expert ou même de poids moyens, de la même manière qu'on ne pourrait aujourd'hui qualifier ainsi des jeux anciens comme Java, Torres, Maharadja, Princes de Florence, les Marchands du moyen-âge ou mon préféré le dingue El Caballero (alias Conquistador). Cependant, vu la complexité combinatoire de toutes ces actions possibles, il faut bien reconnaître qu'on est dans un jeu qui fait bien de l'expert différemment, de l'expert "rigolo".