chef d'oeuvre méconnu.
Voilà un jeu de tuiles sans meeple qui n'a pas grand chose à voir avec Carcassonne, mais pourrait bien avoir inspiré Isle of Skye. C'est surtout un croisement passionnant entre tuile et gestion de ressources, mais il demeure extrêmement simple, d'un game design absolument parfait et épuré qui n'empêche pas les situations de jeu retorses (je vois peu d'autres jeux qui représenteraient aussi bien cette expression bgg'esque de "streamlined").
Au début de chaque manche, tous les joueurs draftent des tuiles de quartiers pour en garder 6, puis construisent une ville commune avec ces tuiles, ce qui peut déjà provoquer des gains immédiats, mais c'est surtout par la suite (à la phase d'approvisionnement) que l'on met vraiment en marche ce petit système économique et urbanistique parfaitement fonctionnel. Les ressources ne sont pas trop nombreuses: l'eau et l'électricité (qui doivent être besogneusement acheminées depuis les centrales), les produits (plus faciles à stocker dans sa réserve personnelle), l'argent et les points de victoire (but final).
Comme dans tout jeu de gestion ultra classique, on passe son temps à échanger des ressources contre d'autres, mais on le fait via des tuiles et non plus des ouvriers à placer (à la Agricola ou Caylus), d'où un complet renouvellement des sensations. Je connais certes des jeux de tuiles qui impliquent des ressources, mais en général ils sont soit trop simplistes (Ilos, qui fait un peu de tout mais le fait mal) soit trop complexes (l'infernal 6 castles, à jouer uniquement si voutre QI dépasse 130). Il y a bien Café qui n'est pas mal du tout, mais beaucoup trop "solo-multijoueurs", presque sans aucune interaction, alors que dans City Tycoon l'interaction est omniprésente.
La cerise sur le gâteau, ce sont les tuiles lac et forêt qui recentrent le jeu vers la stratégie spatiale.
Il y a aussi ces étranges quartiers verts, qui bénéficieront aux quartiers adjacents de n'importe quel propriétaire si le signe correspond à celui demandé, et au moment de l'activation de ces derniers... ouf, une règle qui semble bien étrange au début mais donne une touche plus subtile, presque coop, à un jeu globalement très conformationnel.
Voilà donc un jeu d'une qualité exceptionnelle, mais qui n'a vraiment ps été servi par ses éditeurs, en tous cas pour les français. La version allemande d'origine possède une très bonne iconographie et une règle limpide, mais cette dernière n'a jamais été traduite en français.
Une édition plus massive a suivi dans plusieurs langues, avec une iconographie beaucoup moins claire et une règle qui ressemble à une mauvaise traduction de l'allemande, avec des formulations inutilement alambiquées ainsi que certains changements pas forcément bienvenus. Par exemple dans cette seconde version les usines durables ne produisent à nouveau qu'après la 3ème manche, ce qui peut provoquer une certaine pénurie et un jeu inutilement tendu et dirrigiste. Le seul atout de cette nouvelle édition, c'est d'avoir supprimé l'atroce illustration de la boîte d'origine, qui peut évoquer les ambitions d'un jeune Donald Trump entrepreneur du bâtiment à New York.
PS: après quelques parties, je ne suis pas sûr que le jeu soit particulièrement équilibré: la chance peut jouer énormément. A l'instar d'un Grand Austria Hotel (auquel il peut étrangement faire un peu penser) une bonne pioche aux premières manches pourra donner un énorme avantage sur toute la partie, même si ici le draft permet de contrer en partie ce déséquilibre. Et puis surtout de l'autre côté, piocher en fin de partie des tuiles objectifs extrêmement rentables est assez contestable: on va immanquablement les garder pour soi, qu'on les utilise ou qu'on les subtilise aux autres en mode 7wonders! Il faudrait peut-être que ces tuiles déclenchent un malus en dessous d'un certain nombre de bâtiments requis, ceci afin de décourager les voleurs chanceux. Mais ce sont vraiment des détails en bout de chaîne qui seraient très faciles à corriger avec des règles maison et n'enlèvent pas grand chose à la qualité globale du jeu.