Un excellent jeu de cartes, mais qu'apporte réellement le principe du deck unique ?
Keyforge a fait beaucoup parler de lui grâce à ce concept assez incroyable du "deck unique". Et il faut bien avouer que c'est toujours un bonheur incomparable que de déflorer un nouveau paquet, découvrir l'illustration et le nom de son Archonte ("Emmeline l'Acide, Crapule du Tunnel !"), bondir de joie ou pas en voyant les trois factions, puis examiner le détail des cartes pour évaluer si des combos nous sautent déjà aux yeux.
Bref, c'est cool, mais finalement ce concept de deck unique n'est pas réellement exploité dans la mécanique de jeu. Avec les mêmes règles et les mêmes cartes, le jeu aurait pu être un Magic-like où l'on construit son deck personnalisé avant la partie. Il n'y a pas vraiment de meta-game lié au deck unique, cela a juste l'avantage de :
motiver les feignasses comme moi qui n'aiment pas passer X heures à peaufiner un deck avant de jouer. Là, je déballe mes cartes et je joue, c'est immédiat.
Au moins, tous les joueurs ne jouent pas avec le même deck supra-optimisé de la mort. Chaque deck aura des petits défauts et des petits couacs, on apprend à faire avec, et les duels s'avèrent plutôt équilibrés.
L'univers proposé par le jeu est foutraque au possible. Pourtant, FFG a publié des pages et des pages de background pour faire croire que tout cela est extrêmement développé, mais cela ne parvient pas à cacher que toute cette histoire de Creuset est surtout un prétexte pour mélanger tous les univers et créatures de mondes connus ou imaginaires : des elfes noirs, des démons, des trolls, du cyberpunk... C'est un peu "Smash Up par Richard Garfield".
Je suis aussi mitigé sur la direction artistique. Si chaque faction a une identité graphique assez forte, j'ai la désagréable impression qu'au sein d'une même faction, toutes les cartes se ressemblent. On joue toujours sur les mêmes couleurs, les mêmes poses, les mêmes dynamiques... Du coup, il n'y pas vraiment d'effet "BAM !" quand une carte particulière arrive en jeu.
Fort heureusement, les sensations en cours de partie sont vraiment cool et assez originales pour se distinguer de la masse des jeux de cartes à collectionner.
Le jeu est assez nerveux, dynamique, plein de retournements de situations qui peuvent être très brutaux.
C'est finalement autant un jeu de timing qu'un jeu de combo. On ne passe pas son temps à poser des cartes pour des effets "pan dans ta face", on cherche aussi à évaluer où en est son adversaire, ce qu'il peut ou ne pas faire à son tour, pour évaluer si on ne ferait pas mieux de retarder un peu un gros coup, si on doit vraiment s'attaquer tout de suite à cette créature etc.
Les éléments que je trouve particulièrement originaux sont :
l'affrontement n'est pas dans une lutte à mort, mais dans une course au développement. L'objectif est d'accumuler des ressources, et pas forcément de péter la gueule à l'adversaire. On peut se taper dessus, mais mieux vaut évaluer si on a une bonne raison de le faire.
Pas de système de ressources ou de mana pour jouer les cartes. Ça épure beaucoup le jeu et le rend très dynamique.
Choisir une faction à chaque début de tour. Cela crée vraiment de délicieux dilemmes. Doit-on privilégier les cartes qu'on a en main, ou celles déjà posées sur le board ? Surtout que chaque faction a vraiment une saveur particulière.
La condition de victoire qui n'est pas immédiate, il faut en gros survivre à un tour adverse avant de prétendre avoir définitivement gagné. J'aime beaucoup ce principe (qu'on retrouve dans Inis), qui oblige à une sacrée anticipation (et demande de préserver soigneusement des cartes de parades).
En bref, Keyforge n'est peut-être pas extrêmement intéressant comme jeu compétitif, vu ce modèle de deck unique qui empêche de concevoir des decks réellement optimisés. Mais c'est vraiment extra à jouer entre amis, à la pause de midi par exemple. On peut se contenter d'acheter quelques decks histoire de varier les plaisirs, sans partir dans une collection ruineuse. La mise en place prend 5 secondes et c'est parti pour des matches intenses et vivants.