Un grand jeu sur le Grand Jeu
Pax Pamir est un très grand jeu, le chef d'oeuvre de son auteur, celui qui cristallise la ligne directrice de son design : concevoir une expérience ludique dont le système modélise les concepts évoqués aussi bien au niveau de la mécanique que du ressenti.
Nous jouons ici de petits seigneurs de guerre afghans tentant de tirer leur épingle d’un jeu qui les dépasse, à savoir la lutte d’influence entre l’Empire britannique, la Russie tsariste et les forces afghanes. Allié à l’une des forces en présence, il est important de s’en faire mieux voir que les autres joueurs afin de recevoir le plus de considération si celle-ci domine le pays… à moins qu’on ne préfère jouer les perturbateurs pour mieux montrer les muscles lorsqu'aucune de ces coalitions ne domine !
Les fondations du jeu sont plutôt simples : une carte divisée en régions et une double rivière de cartes représentant les figures historiques (nobles, bataillons, villes) pouvant être ralliées à notre cause. A notre tour, il est possible de rallier à nous l’une de ces figures, de lui faire rejoindre notre cour et/ou d’exécuter les actions qui lui sont propre. Il importe de ne négliger aucun axe du jeu (présence militaire, combat, espionnage, économie, politique), ce qui n’est pas évident avec seulement deux actions de base par tour.
Heureusement, les choses se mettent en place progressivement. On voit quelle figure est recrutée par quel joueur, quelles sont les possibilités de jeu qu’elles ouvrent une fois rajoutée à leur cour (notamment d'éventuelles actions supplémentaires), les forces de chaque coalition et les espions apparaissent petit à petit… il n’est pas difficile de garder à l’œil les possibilités de chacun et de conserver une vue d’ensemble de la situation, d’autant que le design graphique permet une lisibilité exemplaire.
Tisser des plans sur le moyen terme tout en conservant dans sa manche un moyen de retourner sa veste à tout moment si les choses tournent au vinaigre, voilà qui demande à la fois planification, réactivité et négociation avec nos éventuels alliés-mais-pas-trop. De quoi passer de nombreuses parties à ménager la chèvre et le chou avant de saisir l’opportunité de s’envoler au score !
Le jeu est excellent dans toutes les configurations, bien que votre appréciation dépendra de vos préférences : bel exercice d’équilibriste entre tactique et stratégie à 3-4 joueurs, l’opportunisme et la négociation prennent le dessus à 5. A 2, on se retrouve avec un affrontement sans foi ni loi, chaque erreur se payant très cher. La partie solo, particulièrement travaillée, propose un robot redoutable qui vous infligera de cuisantes défaites sans sourciller, rendant chacune de vos victoires extrêmement satisfaisante (il est possible de l’inclure dans une partie à 2, mais je n’ai pas essayé).