Le kaléidoscope égyptien
Comment dire ? "Complexe", "fluide", "riche" sont les principales caractéristiques et qualités des jeux de Knizia. "Original", "thème", "fun" ne sont pas leurs principales qualités. Et Amun Re n’échappe pas à cette règle. Mais par contre, quel feu d’artifice ludique ! Quel festival d’actions, de réflexions, de mécanismes (comme toujours parfaitement imbriqués les uns dans les autres) ! Planifier aura rarement eu autant de saveur. On nous donne enfin les moyens de suivre une stratégie depuis le début de la partie et de pouvoir s’y tenir jusqu’à la fin avec ce que cela suppose de doutes, de tension, d’impatience, de déception, d'excitation... On y construit plus que des pyramides: un édifice mental jubilatoire.
Mais essayons d’y voir plus clair. Tout le monde acquiert exactement le même nombre de provinces (la lutte n’est pas territoriale). Chaque province a ses qualités et ses défauts. Mais, premier trait de génie, les provinces n’auront pas la même valeur en fonction du moment où elles seront tirées (1er, 2ème ou 3ème tour), de l’ordre dans lequel elles apparaitront (si elles se complètent entre elles permettant des convergences de visées entre différents joueurs ou s’opposent avec les régions déjà présentes pouvant provoquer l’isolement de l’acquéreur), de la façon dont elles vont se répartir sur le plateau de jeu (si une région est isolée d'un côté du Nil par exemple, son acquéreur pourra prendre une avance significative pour obtenir la majorité de pyramides) et de la stratégie propre à chaque joueur (orientée par le système de décompte des points et les cartes pouvoir d’objectif). Knizia est définitivement passé maître dans l’art de donner du mouvement à des mécanismes qui n’en ont pas (dans un autre genre, le système des conflits externes ou internes à Euphrat & Tigris par exemple).
Puis vient le passage de l’ancienne à la nouvelle époque. Tout disparaît sauf nos constructions qui profiteront éventuellement à d’autres. Et la valeur intrinsèque de chaque province est ainsi radicalement bouleversée ou nuancée (une province très intéressante au début de l’ancienne époque peut devenir nettement plus fade après le passage à la nouvelle époque au regard d’une province naturellement moins dotée mais avec pierres et pyramides sur son sol...). Le kaléidoscope égyptien de Knizia change à nouveau de forme et de couleurs sous nos yeux.
Je ne reviens pas sur les 2 types d’enchères, leur équilibre, leur pertinence, leur intérêt. J’insiste sur l’obligation d’utiliser la variante de Rody pour les cartes pouvoirs (plus de choix, plus grande maîtrise de son destin). Je dirai enfin un mot sur les 3 types de configuration : à 3, 4 ou 5 joueurs.
À 5 joueurs, comme spécifié de nombreuses fois, c’est effectivement la configuration idéale. Mais idéale pour "hardcore gamers". Ici, le kaléidoscope devient casse-tête. Moi, perso, j’adore. Mais cela ne plaira pas à tout le monde, pas à tous les types de public.
À 3, le jeu est plus accessible, plus léger, plus fluide, moins stratégique (quoique... il ne s'agit pas du même type de planification), mais toujours intéressant et intelligent. Il faudra s’adapter aux circonstances et accepter de voguer sur les rives d’un Nil plus capricieux...
À 4, comme tout ce qui est intermédiaire, un peu tiède, j’aime moins. Mais quel que soit le nombre de passagers, la croisière ludique sera fascinante.
Allez, détendez-vous et laissez-vous guider et dériver au fil des tours. Vous allez voir... c’est beau comme un coucher de soleil.
Vous trouverez sur ce site 3 variantes de mon cru : une à 3 joueurs avec 12 régions distribuées au lieu de 9 ; une à 4 joueurs avec toutes les régions distribuées et une à 2 joueurs (ambiance "casse-tête en tête à tête"...).