La poule aux oeufs d'or
Le concept de T.I.M.E Stories est présenté dans le livret de règles comme un concept révolutionnaire pour les joueurs. Vous achetez une boîte de base à environ 45 euros. Ce qu'elle contient: un paquet de cartes qui ne vous permettra de jouer qu'un seul scénario (qui, une fois découvert, ne présente aucun intérêt à être rejoué), et du matériel neutre, sans thème, qui doit permettre de jouer à ce scénario et à d'autres scénarii vendus séparément par la suite. Au passage, au moment où le jeu sort, rien ne vous dit combien de scénarii sortiront effectivement (au final, à peu près une dizaine, vu que le jeu fut un succès commercial).
Pour la suite, il va falloir passer à la caisse pour chaque boîte de nouveau scénario, que vous paierez plus d'une vingtaine d'euros, avec aussi peu de rejouabilité que celui de départ. Dans ces boîtes payées plein pot, il n'y a que des cartes (c'est le concept de base, tout le matos dont vous avez besoin, vous l'avez déjà payé). En gros, si vous ne faites que deux scénarios, le jeu vous aura coûté environ 65 euros, et si vous vous décidez à faire la totale, pour une dizaine de scénarii, la douloureuse est d'environ 225 euros!
Après tout, l'extravagance du prix est une question de point de vue et certains pourront se permettre de lâcher autant de thunes qu'ils le souhaitent. Mais il faut relier ceci à un autre point: le matériel est laid et sans saveur. Je ne parle pas des cartes dont les illustrations ont le mérite de changer de style à chaque scénario et d'apporter l'essentiel de l'immersion, mais du plateau, des pions et des jetons... Les pions, par exemple, sont des cylindres de bois blanc sans courbe, sur lesquels il faut coller un autocollant de couleur. C'est sec. Et c'est lié au concept: jouer chaque scénario avec le même matériel demande d'avoir le matériel le plus neutre possible, même si la conséquence est le manque d'immersion.
Enfin, la qualité des scénarios est variable. La mécanique de run est questionnable: on fait un premier run souvent à l'instinct, en perdant du temps à cause de choix souvent faits au petit bonheur ou basés sur des indices pas toujours limpides; quand on tombe à court de temps, on doit refaire laborieusement dans un second run (voire troisième?) tout ce qu'on avait accompli d'efficace en se contentant d'éviter les mauvais choix du premier run. Ça prend parfois un aspect fastidieux, en particulier dans certains scénarios où vous êtes sur des rails, sans choix de destination. Par contre, il faut saluer la volonté des créateurs d'instaurer une nouvelle mécanique de jeu à chaque scénario ou presque, même si certaines sont plus réussies que d'autres (le chapitre 2 de Lumen Fidei ou Endurance, par exemple, sont réussis, alors que la mécanique de Sous le Masque, pleine de promesse, reste sous-exploitée).
En réalité, le concept du jeu n'est pas révolutionnaire pour les joueurs, mais seulement pour ceux qui l'ont conçu, qui l'éditent et qui le vendent: cela permet de réduire les coût de production de matériel, d'éviter de se casser trop la tête à trouver une direction artistique cohérente pour le matériel à chaque nouveau scénario, et de faire cracher les consommateurs enthousiasmés par les qualités du jeu à chaque fois qu'ils veulent jouer un nouveau scénario. Quand on veut vendre un jeu narratif, la moindre des choses est de proposer un contenu de base moins maigrichon: mais là, un seul scénario, pour 45 euros, sérieusement?? Il faut un sacré culot. En comparaison, Sherlock Holmes Detective Conseil propose 10 scénarii, Les Demeures de l'épouvante V2 en propose 4. Ces jeux sont chers, mais on peut y jouer plus d'une fois sans raquer en supplément! La petite touche finale, c'est quand on vous annonce fièrement qu'il y aura une deuxième saison sans nécessité de posséder une quelconque boîte de base: c'est comme si on venez vous dire à l'oreille "On t'a bien eu, on t'a fait payer une boîte de matériel de base à 45 euros alors qu'on aurait pu s'en passer dès le départ, et maintenant tu peux la laisser dans son tiroir, elle ne te servira plus... mais achète quand même la suite, car on continue avec le concept de vente de scénario à l'unité pour très cher!"