Bidon-ville
Pas facile de trouver de bons jeux familiaux au parfum allemand dernièrement. Luxor et les Charlatans de Belcastel sont les dernières grosses boîtes goodifiées au carton épais qui ont fait mouche et depuis, pas grand chose dans ce segment.
Le coop' a la cote. Mais c'est pas mon truc.
La boîte carrée de taille moyenne, bâtarde d'un couple Azul/Wingspan, devient le standard actuel : un thème choupinou aux illustrations mielleuses, auquel on colle une mécanique de motifs ou de puzzle en prenant soin d'inhiber l'interaction. Bof.
Toujours pas de grosse boîte farcie au punchboard...
Où se place donc My City là-dedans ?
Des polyominos : la promesse du nez sur notre plateau perso et d'une inflammation du canal carpien à force de retourner les pièces dans tous les sens. Bof. Patchwork a déjà plié l'affaire sur le sujet. Cartographers s'est affirmé en alternative notable. A-t-on besoin de plus ?
Un mode campagne ? La réponse allemande, plutôt bien vue, on pense à Pfister notamment, aux demandes répétées de variabilité ou de renouvellement. En tout cas plus intéressante que l'ajout ou le mix de mécaniques genre Ile des Chats, et moins ambiguë que la proposition de modules, le fameux plat qui se mange avec ou sans sauce.
Campagne, modules, surcouche mécanique : un coup de Botox finalement pour cacher une base mécanique un poil trop faiblarde ?
Une campagne laisse également entrevoir une fin de vie prématurée pour une boîte promise à la poussière une fois l'aventure terminée.
Qui dit campagne dit, normalement, surprises à gogo ! Une grosse boite de bonbons célébrations : addictive, colorée et pour toute la famille.
Raté.
La couv' bleue/verte du jeu augure plutôt d'une ambiance " pastilles Valda". Des bonbons ? Oui. Colorés ? Oui. Appétissants? Non. On évite néanmoins les Mon Chéri.
Et puis il y a le nom de l'auteur, Reiner Knizia. Dont on nous rabâche que ses plus belles années sont derrière lui, pris au piège de la surproduction, loin du jeu expert. Si ses jeux sont de qualités inégales, Knizia conserve un talent : celui de bousculer le joueur en cours de partie. La promesse d'une tablée toujours impliquée, rarement indifférente, à défaut d'être toujours passionnée.
Nous voilà donc face à une boîte de pastilles Valda, parfumées à l'allemande, aux arômes de chiantine. Mais préparées par le Meilleur Ouvrier de France.
Bon, je vous avouerai que ce n'a pas été assez pour me convaincre, en dépit d'une nomination au Spiel. Il m'a fallu 3 épisodes sur BGA et le hasard d'une vente d'une boîte sous cello dans mon quartier pour me faire sauter le pas.
Mes motivations ? Parfait en termes de règles et de durée (20 minutes) pour faire jouer Miniphus, 9 ans, et un puzzle garanti sans coups fourrés pour ma belle-fille, généralement difficile à convaincre et hostile aux interférences de l'adversaire.
On joue la première partie au pied levé, on ne sait pas trop à quoi s'attendre. Dans les suivantes on pourra appréhender la partie de manière globale mais Knizia, fidèle à sa philosophie, a trouvé des leviers pour nous empêcher de nous sentir en contrôle.
Alors oui, on a notre nez sur notre plateau ! Oui, le placement de notre polyomino n'aura aucune incidence sur le jeu nos adversaires.
Reste ce moment étonnant : celui où chaque joueur relève la tête, sûr que son choix a été le meilleur. Paradant comme un coq dans un poulailler. Un petit coup d'oeil à gauche, à droite, puis en face... le doute s'installe... "Ah ouais j'aurais pu faire ça".
On n'a pas vraiment le temps de douter, la carte suivante brise l'intermède. Comme on relance des graines au troupeau de poules, on retourne picorer sur notre plateau perso, qui nous rappelle régulièrement que nos choix précédents n'étaient pas aussi brillants qu'on ne le pensait. Et hop, je relève la tête. Vous avez compris la dynamique autour de la table.
Au fur et à mesure des parties, notre plateau perso devient le reflet et le révélateur de notre façon d'appréhender le jeu ou les problèmes en général.
Du placement millimétré au poil de cul sans fantaisie, aux hésitations bien intentionnées hantées par la peur du mauvais choix, en passant par l'insolence de l'instinct, ou de la suffisance, ou par un plateau de jeu dont l'agencement fera pâlir une assiette de la cantine en fin de déjeuner. My City fait l'éloge de l'imperfection, de l'imperfection la moins imparfaite.
Le jeu n'offre pas des dilemmes inoubliables, ni de ces gros coups qui vous donnent envie de parler de votre dernière partie de (insérer votre jeu fétiche) à de parfaits inconnus en plein repas de mariage. On joue bien à un jeu à base de polyominos.
C'est la succession de micro-choix, car chacun d'entre eux compte, qui vous fera passer de l'ivresse de la satisfaction au désespoir ludique. Vous maudirez cette rivière, pourtant si anodine, pour avoir érigé cette barrière inflexible et infranchissable.
Vous enverrez un petit mail à Kosmos pour leur expliquer que leurs tetraminos en Z sont à l'envers. Vous ne comprendrez jamais, au grand jamais, pourquoi vous ne pourrez jamais recouvrir entièrement votre plateau, le Graal ultime du polyominopathe.
Pour vous empêcher de prendre confiance, notre meilleur architecte d'Allemagne altèrera votre plateau, proposera des nouveaux scorings et vous confrontera à des nouveaux dilemmes parties après parties. Loin du coq en pâte.
Le jeu est clairement destiné à un large public avec un minimum de règles et un système évolutif. Si ça vous évoque surprises et aventures, laissez tomber. Non, le souffle épique n'apparaîtra pas au bout de 20 minutes. Le thème, bidon, non plus (allez jouer aux Majokit plutôt) ni l'histoire d'ailleurs. Non, ce n'est pas Mon premier Tainted Grail ni My Little Legacy. Comme prévu, le plaisir s'arrêtera une fois la campagne terminée.
My City a néanmoins eu le mérite de nous faire passer un très bon moment en famille, et on n'en demandait pas plus.
Derrière la boîte de Valda se cachait un paquet de Werther's Original, au goût rond et sucré, aux ingredients chaleureux et marronnasses.
PS : C'était un 8 pour moi. 1 point bonus pour avoir motivé ma belle-fille et amusé mon fils.