L'histoire en marche
Mal distribué en France, il m'a fallu un certain temps, qui m'est apparu une éternité, avant m'asseoir à une table de Twilight Struggle. Ayant obtenu deux International Gamers Awards, le premier jeu d'Ananda Gupta et de Jason Matthews était précédé d'une impressionnante réputation et avait toutes les caractéristiques du chef d'oeuvre ludique. Il ne m'a pas déçu.
Les auteurs ont ostensiblement privilégié la jouabilité plutôt que le respect scrupuleux de l'histoire. Twilight Struggle ne souffre donc pas d'un excès de « réalisme », mal très répandu dans l'univers du wargame et dont les symptômes principaux sont l'éparpillement du système de jeu en petites règles de détail et exceptions multiples. La durée des parties et le volume des règles sont donc tout à fait raisonnables, pour ne pas dire parfaitement pesés. Si le jeu est d'une grande profondeur et d'une grande richesse, ce n'est pas au prix de mécanismes gargantuesques, difficilement assimilables et jouables. Non bien au contraire. Twilight Struggle est un jeu très fluide, dont les tours ne consistent grosso modo qu'en une phase principale où les joueurs alternent le jeu de cartes.
Il s'agit en effet d'un « card driven » dans la filiation des fameux We the People et Hannibal: Rome vs. Carthage, références revendiquées par les auteurs. Mais pas tout à fait. Si la plupart des héritiers de la création de Mark Heman sont avant tout des wargames au sein duquel la gestion des cartes de stratégique n'est que l'un des éléments, Twilight Struggle repositionne ces cartes au centre du jeu. Il le fait principalement par deux biais. Tout d'abord, il épure de façon remarquable les mécanismes d'affrontements (toujours indirects, Guerre Froide oblige) : les augmentations d'influence, les jets de réalignement et les tentatives de coup d'état sont d'une grande simplicité. Ensuite, il perfectionne génialement le système card driven : si un joueur joue une carte pour sa valeur opérationnelle et que l’événement de cette carte est associé à son adversaire, l’événement se produit quand même. Loin d'être un détail, ce petit point de règle change complètement la physionomie des card driven. Il faut autant gérer ses propres cartes, c'est-à-dire choisir lesquelles on jouera en tant qu'événement et lesquelles pour leur valeur opérationnelle, que les cartes de son adversaire : à quel moment jouer ces cartes de manière à ce qu'elles fassent le moins de dégâts possible ?
Cette innovation capitale a au moins un autre impact grandement positif : elle contribue à l'équilibrage des mains. Même s'il reste les différences, parfois crutiales, entre les valeurs opérationnelles, l'écart entre une bonne et une mauvaise main est sensiblement réduit par rapport à la moyenne des jeux de/avec cartes. Ainsi, si elles apportent une grande variété dans les parties – le jeu possède plus d'une centaine de cartes uniques – elles ne rendent pas le jeu trop hasardeux. S'inspirant du travail titanesque effectué par Richad Garfield pour Magic the Garthering, Ananda Gupta et Jason Matthews proposent des cartes aux effets élaborés qui s'écartent un peu du classicisme généralement de rigueur. Il y a matière à réflexion et une bonne connaissance de l'ensemble du paquet se révèle vite nécessaire pour être performant.
Car Twilight Struggle est un jeu hautement stratégique. S'il est possible de réaliser quelques beaux coups dans l'enchaînement de deux ou trois cartes, la victoire s'éprouve la plupart du temps sur de nombreux tours. Il faut constamment anticiper les événements, c'est-à-dire les cartes, à venir. Chaque coup ne peut donc être jugé à sa juste valeur qu'à l'aune d'une chronologie en devenir, ce qui fait que la tension est permanente autour de la table. La suspicion règne. Mon adversaire a-t-il cette carte en main ? Tout est bluff – un regard sur la carte peut vous trahir – comme au Poker et comme pendant les pires moments de la Guerre Froide. Superbe cohérence des mécanismes et du thème. Ça semble évident, mais ce n'est pas si fréquent.
A ses nombreuses qualités de gameplay, Twilight Struggle allie un thème très présent. Ce n'est pas un détail. Chaque carte, illustrée de photos d'archive, renvoie à un événement ou à un personnage célèbre et contribue pleinement à faire renaître cette période historique. Ananda Gupta et Jason Matthews ont eu la bonne idée de sortir des univers un peu génériques. Leur jeu est extrêmement « concret » : Fidel Castro, le blocus de Berlin, la guerre du Vietnam, la crise de Suez, Nasser, etc. Autant de noms et de moments qui stimulent l'imaginaire et qui font que Twilight Struggle n'est pas qu'un ensemble de cartes et de pions mais possède également une dimension narrative et symbolique d'une puissance rarement égalée par le passé.
Le jeu n'est cependant pas exempt de défauts, même s'ils s'effacent devant l'excellence de l'ensemble. Tout d'abord, sans être complètement laid, le matériel de jeu n'est pas vraiment à la hauteur. Ensuite et surtout, certaines actions se résolvant par un jet de dé – la course à l'espace par exemple – il peut être assez frustrant de constater que l'improbable peut toujours survenir. Dans un jeu de cette intensité, où la victoire n'est séparée de la défaite que par trois fois rien, les coups du sort sont souvent très désagréables.
Si Twilight Struggle n'atteint pas la perfection, il l'approche du bout des doigts. Merci à Ananda Gupta et à Jason Matthews.