Chère maman ...
Chère maman,
Me voici en Irak. Pour mieux te situer je suis à environ 200 km au sud-est de Bagdad, sur les bords de L’Euphrate, pas loin d’Al-Hilla. Les autochtones appellent ce lieu « La porte des Dieux ».
J’ai trouvé un boulot de jardinier. Artiste jardinier devrai-je dire car il y a la même différence entre un jardinier et mon boulot ici, qu’entre un peintre et un artiste peintre. Comme dit le patron, je suis payé pour « augmenter la qualité d’une plante », en gros transformer un vulgaire pissenlit en taraxacum officinale (si tu vois ce que je veux dire). C’est bien payé mais il faut dire qu’il n’y a pas grand-chose qui pousse ici (même pas les pissenlits).
J’ai été embauché par un des entrepreneurs de la région. Visiblement il y a une forte compétition entre ces messieurs pour satisfaire le potentat local (qui, si on en croit la presse people du coin, essaye lui-même de satisfaire les désirs de sa femme. Une nana avec un nom imprononçable, même pas du cru. Je peux te dire que ça jazze par ici). Toujours est il que tous les entrepreneurs se sont mis sur le coup. A mon avis, il y a des contrats juteux en perspective pour celui qui remportera la palme.
La première tranche des travaux : les jardins. (J’te jure, faire pousser des jardins au milieu du désert, si c’est pas anti-écologique ça !)
Donc ça recrute dur dans la région, paysans, ingénieurs en irrigation, marchands, prêtres (oui, oui, on peut embaucher des prêtres ici).
En discutant avec mon patron je me suis aperçu que le métier d’entrepreneur est un peu le même partout. Il faut savoir être aux petits soins avec les gens influents, ceux qui peuvent faire la différence, apporter un petit plus dans la course au contrat ; le banquier bien sûr, l’argent c’est le nerf de la guerre, les gens du palais évidement puisqu’ils ont l’oreille du potentat, et, comme on commerce énormément avec les villes de la région, le syndicat des transporteurs routiers (qui, ici, porte le doux nom de « caravanier ». Exotique, non ?). Et « être aux petits soins » ça veut dire bakchich. Pour être totalement juste ce n’est pas vraiment du pot de vin mais bon … c’est un peu comme chez nous, si tu as cotisé pour avoir ta carte de membre du club, ça ouvre certaines portes, et plus la cotisation est élevée, plus grandes les portes sont ouvertes …
Pas facile à gérer tout ça. Surtout qu’en plus il ne faut quand même pas oublier qu’on est là pour faire des jardins. Il faut surveiller l’achat des plantes, l’irrigation, prévoir les meilleurs endroits où planter … parce que la nana du potentat, elle aussi a son mot à dire au final et il vaut mieux être dans ses petits papiers, et elle ce qui l’intéresse, ce sont ses jardins.
Pas facile, d’autant plus qu’il faut sans cesse avoir un œil sur la concurrence. A tout moment on peut se faire couper l’herbe sous le pied.
Pas facile mais rudement intéressant.
Je pense que je vais rester un peu ici. Tout ça me plait beaucoup. Je ne me suis pas senti aussi bien depuis notre passage dans le Tarn-et-Garonne pour la reconstruction de ce vieux château. Tu te souviens ?
Allez, je retourne bosser, j’ai des taraxacum officinale à planter moi.
Je t’embrasse très très fort,
Ton Glaude qui t’aime.
PS : Je te joins la photo de la nana du potentat. Franchement, elle ne fait pas locale. Paraitrait qu’elle est iranienne. Quand je te dis que ça fait jazzer !